
Cela faisait un bon moment qu’à la Gazette, nous avions envie d’interviewer Jean-Pierre Pécau. Depuis la publication du premier tome de M.O.R.I.A.R.T.Y, ses scénarios holmésiens nous avaient tapé dans l’œil. La chance nous a placé.es sur son chemin, et nous n’avons pas laisser filer l’occasion de lui poser quelques questions sur sa nouvelle série » Les Mystères de Londres », dont le premier opus, La Noyée de la Tamise, est sorti en avril.
La Gazette du 221B : Bonjour, pouvez-vous vous présenter et nous raconter votre parcours holmésien ?

Jean-Pierre Pécau : Conan Doyle fait partie des auteurs que je lis depuis la fin de l’adolescence. Je ne me souviens pas si j’ai commencé par Une Étude en rouge ou le Chien des Baskerville. J’ai un parcours holmésien assez classique, je commence à les lire à quinze ou seize ans et depuis, je suis accro. Je me suis aussi intéressé aux autres ouvrages de Conan Doyle, car j’aime vraiment beaucoup ce qu’il a fait en dehors de Holmes, comme La Compagnie blanche.
J’ai fait des études d’histoire, un peu de professorat, puis j’ai travaillé dans le domaine des jeux de rôle : j’en ai traduit, j’en ai créé, j’en ai vendu. C’était dans les années 80, au tout début de Donjons et dragons. Il y avait un jeu autour de Holmes, qui s’appelait Holmes détective conseil, il était très bien et je crois qu’il existe toujours.
Puis, je suis arrivé dans le monde de la bande dessinée par hasard, il me semble que c’était par l’entremise d’un dessinateur avec qui je jouais régulièrement à des jeux de rôle et qui m’a suggéré de scénariser pour la BD ce que je faisais en tant que meneur de jeu. Ça a commencé ainsi, un peu tardivement, car j’avais déjà plus de 40 ans, mais j’ai mis les bouchées doubles depuis et sorti entre 15 et 20 albums par an. C’est beaucoup, même peut-être trop, mais j’ai du mal à dire non quand on me propose un projet intéressant.
G221B : Avec M.O.R.I.A.R.T.Y, c’est votre 5e ouvrage holmésien en 5 ans. Passion nouvelle ou passion ancienne enfin assouvie ?

J.P.P : C’est clairement une passion ancienne puisque Holmes a toujours été une de mes lectures favorites. Je ne sais pas trop pourquoi ça ne s’est pas fait avant. Les éditeurs vous rangent vite dans de petites cases et j’étais estampillé « histoire et science-fiction » à cause de mes series qui ont eu du succés, comme «Jour J » ou «L’histoire secrète » . M.O.R.I.A.R.T.Y, qui était à la frontière entre le steampunk et l’enquête holmésienne, et qui a plutôt bien marché, a sans doute ouvert une porte.
Par ailleurs, La Noyée de la Tamise est un projet qui a mis pas mal de temps à se réaliser car je ne trouvais pas de dessinateur qui me plaisait. Il s’est passé au moins quatre ans avant que je ne découvre Michel Suro. C’est assez inhabituel pour la BD qui est un média dans lequel les choses se font assez vite.
G221B : Comment est née cette BD ?
J.P.P : J’avais envie de faire de nouvelles enquêtes de Holmes, pas de reprendre celles du Canon. Et même au-delà de ça, c’était moins l’enquête qui m’intéressait que le personnage, que je voulais éclairer sous un nouvel angle. Montrer un aspect qui avait été jusque-là négligé : le coté anarchiste (voire anarchiste de droite si ça pouvait exister) …
G221B : C’est en effet votre premier album avec Michel Suro. Quel processus vous guide dans le choix des collaborateur/rices ?
J.P.P : C’est très variable. Je peux rencontrer un illustrateur dans un salon, sympathiser et avoir envie de développer un projet avec lui. Ça peut être l’éditeur qui essaie de former des duos, ou moi qui cherche quelqu’un avec un style particulier pour un projet particulier. C’est ce qui s’est passé avec Michel. De nos jours ça peut aussi se passer par le biais d’agents, car il commence à y en avoir avec des portefeuilles de dessinateurs. Ça a de bons côtés car c’est grâce à des agents que j’ai eu l’opportunité de travailler avec des dessinateurs étrangers. J’aime bien l’humilité dont ils peuvent faire preuve par rapport à certains français qui ont tendance à se prendre pour Léonard de Vinci. Je ne dis pas qu’il faut travailler comme dans les grandes maisons d’édition américaines, où un dessinateur est considéré comme un employé et n’a aucune marge de manœuvre artistique, mais un juste milieu me semble souhaitable.

La collaboration avec Michel Suro s’est extrêmement bien passé, c’est quelqu’un d’adorable. Ce qui est drôle, c’est que je ne l’ai jamais vu en vrai. Mais c’est de nos jours assez courant avec les technologies qui permettent de s’échanger des planches et des documents sans se voir.
Il a lu le scénario et m’a proposé quelques changements. Je suis de ceux qui considèrent que mon métier est plus proche du cinéma que de la littérature et cela ne me dérange pas que l’on modifie ce que je fais. Je considère même que c’est un plus quand les dessinateurs interviennent sur le scénario et suggèrent des modifications. Tous les dessinateurs ne souhaitent pas travailler ainsi… mais quand ça fonctionne, c’est vraiment très agréable. Michel est très carré et on a vite développé une complicité. C’est une chance car quand on travaille avec quelqu’un qu’on ne connait pas, on n’est sûr de rien. Par ailleurs, Scarlet, la coloriste avec qui j’avais déjà travaillé sur M.O.R.I.A.R.T.Y, est venue se joindre à nous. C’est quelqu’un que j’aime beaucoup car elle aussi propose des choses. Ce qui m’intéresse, c’est vraiment le travail d’équipe. Si j’avais voulu bosser tout seul, je serais romancier…
G221B : Entre le nom « les Mystères de Londres » et la présence de Jack Talons-à ressorts, la référence aux Penny dreadfuls est évidente. Quel est votre rapport avec la littérature populaire victorienne ?

J.P.P : Jack Talons-à ressort, c’est une légende urbaine qui a vraiment effrayé les gens et qui a été exploitée dans ces fascicules. C’est une littérature que j’ai dévorée, comme les Dumas ou les Fantômas. Je m’en nourris depuis toujours et je continue. Et puis il y a Londres, qui est, je ne sais pas pourquoi, ma ville de cœur. J’y vais le plus souvent possible. Ça m’a toujours surpris mais je m’y sens chez moi. Il y a aussi des références à mon réalisateur favori, Fritz Lang, mais vous le verrez davantage dans le tome 2.
G221B : Le milieu psychiatrique dans M.O.R.I.A.R.T.Y, les anarchistes ici… une attirance pour l’underground ?
J.P.P : J’avais envie de développer quelque chose que j’ai rarement vu : Holmes faisant sa propre loi et ne respectant pas les usages. Il est, par exemple, capable de laisser filer un criminel car il pense que la victime est plus coupable que lui. C’est une chose impensable dans une société victorienne très corsetée dans une morale étroite. Dès lors, il se met à part. Il est attaché aux faits, aux raisonnements mais il est indifférent aux positions sociales ou aux options politiques. Et son contrechamp, c’est évidemment Watson, qui est dans le moule victorien jusqu’à la pointe des cheveux.
Par ailleurs, le milieu des anarchistes de l’époque m’attire effectivement. Ce n’étaient pas des libertaires en carton-pâte. Il y avait une cohérence admirable entre leurs idées et leurs modes de vie. J’ai connu, il y a longtemps, un vieux typographe libertaire incroyablement cultivé. Ce type était un enchantement et tout son univers était en harmonie avec ses idées.
C’étaient de sacrés personnages !
G221B : Les personnalités du Holmes et du Watson que vous mettez en scène dans La Noyée de la Tamise sont différentes de celles de M.O.R.I.A.R.T.Y. Quelle marge de manœuvre vous laissez-vous par rapport au Canon ?
J.P.P : Je suis coscénariste de M.O.R.I.A.R.T.Y avec Fred Duval, donc forcément, l’approche est différente. Par ailleurs, cette série se situe dans un univers steampunk, donc tous les délires sont permis. Dans La Noyée de la Tamise, je voulais vraiment coller au style des histoires écrites par Conan Doyle, mais en passant par le prisme de ce que je ressentais quand je lisais les aventures de Sherlock Holmes. Ce qui est génial avec Holmes et qui n’existe pas avec d’autres personnages, c’est qu’on peut le sortir de son univers tout en restant proche de l’esprit du Canon.


Caricature et photographie de Felix Fénéon
Par exemple, puisque Conan Doyle lui-même a développé une amitié avec Oscar Wilde, malgré le fossé immense qui sépare leurs deux mondes et leurs deux personnalités, il m’a paru intéressant de confronter le dandy et le détective.
G221B : Dans vos ouvrages, Holmes rencontre toujours des personnages historiques. Freud, Churchill ou Einstein dans M.O.R.I.A.R.T.Y, Oscar Wilde, Toulouse Lautrec et Felix Fénéon ici. Comment les choisissez-vous ?
J.P.P : Freud, c’est clairement un hommage à La Solution à 7% de Nicholas Meyer qui est, à mon sens, un des meilleurs pastiches de Sherlock Holmes. Mais pour les autres, c’est comme des pelotes dont on tire le fil. La présence de Fénéon dans La Noyée de la Tamise était une évidence, même si le personnage historique n’a jamais dû mettre les pieds à Londres. A partir du moment où cet amateur d’art, doté d’un flair extraordinaire pour l’art moderne, était dans l’intrigue, le monde de la peinture s’y est invité dans son sillage. Et voilà Toulouse-Lautrec qui apparait. Puis, de Toulouse Lautrec à Oscar Wilde, il n’y a qu’un pas, que j’ai volontiers franchi… d’autant qu’il y avait déjà cette connexion, que j’ai évoquée tout à l’heure, entre Wilde et Doyle. Il n’y a même pas eu une volonté d’intégrer tel personnage plutôt que tel autre c’est un jeu et les personnages s’invitent d’eux-mêmes.



G221B : Vos projets holmésiens ?
J.P.P : Eh bien, forcément, le tome 2 de La Noyée de la Tamise, puis une nouvelle aventure, en deux tomes également, qui appartiendra à la même série Les Mystères de Londres, et où Fénéon demandera à son tour de l’aide à Holmes.